Quelques réflexions
à propos de la direction de thèse et de HDR en littérature comparée

 

Yves Chevrel
Professeur émérite, université de Paris Sorbonne

 

Les quelques réflexions qui suivent s’adressent en priorité à ceux qui envisagent, ou sont en train, de préparer une thèse de doctorat en littérature comparée, afin de leur présenter quelques repères sur les problèmes liés à la direction de ce travail. Élaborées du point de vue d’un ancien directeur, elles ne prétendent aucunement constituer une sorte de « guide de la direction de thèse » - on verra d’ailleurs plus loin que la question de l’habilitation à diriger des recherches (HDR) se pose en termes très différents ; destinées à des chercheurs débutants qui s’interrogent sur ce qu’ils peuvent, ou doivent, attendre d’un directeur de thèse, elles s’appuient sur des observations recueillies sur environ un quart de siècle (jusqu’en 2006), qui portent d’une part sur la direction d’une cinquantaine de thèses (abouties) et la responsabilité de plusieurs HDR, d’autre part sur la participation à une centaine de jurys de thèse (d’État, de 3e cycle, de « nouveau régime ») et de HDR.

Thèse d’État, thèse de doctorat (« nouveau régime ») et HDR

La mise en place, en 1984, de la thèse de doctorat qu’on continue encore parfois d’appeler « de nouveau régime », mais qui est le seul type de travail appelé thèse qu’on puisse aujourd’hui entreprendre en France, a profondément modifié, dans les études littéraires, l’organisation de ce type particulier de recherche et le déroulement des carrières universitaires auxquelles elle donne accès. Les nouvelles dispositions ont toutefois maintenu une caractéristique essentielle : la nécessité d’avoir un directeur de thèse. Avant 1984 la thèse d’État, qui a disparu au fil des soutenances de ceux qui en avaient entrepris une avant cette date, supposait, le plus souvent, un travail de longue haleine supervisé, parfois de loin, par un directeur avec qui les rencontres étaient souvent espacées. Les progrès, quantitatifs autant que qualitatifs, de sa rédaction, scandaient les demandes d’inscription sur des listes d’aptitudes, au nombre de trois : la LAFMA (liste d’aptitude aux fonctions de maître-assistant), qui permettait en général à un assistant (nommé en principe pour 4 ans, renouvelable 2 ans) d’être titularisé comme maître-assistant ; la LAES (liste d’aptitude à l’enseignement supérieur) qui donnait la possibilité d’être nommé chargé d’enseignement, c’est-à-dire placé, à titre précaire (en principe renouvelable chaque année), sur un poste de professeur sans posséder le diplôme indispensable (le doctorat d’État) : cette disposition a notamment permis, dans les années 1965-1975, à un moment où beaucoup d’universités ont été créées, de pallier la pénurie en docteurs d’État, particulièrement sensible en littérature comparée ; la dernière liste, enfin, la LAFMC (liste d’aptitude aux fonctions de maître de conférences) couronnait– parfois de façon anticipée – l’obtention du doctorat d’État et permettait d’être nommé, suivant une hiérarchie subtile (abolie avant 1984), maître de conférences, professeur sans chaire, professeur titulaire à titre personnel, professeur titulaire de chaire.

Aujourd’hui on ne distingue plus que deux catégories d’enseignants titulaires en université : les maîtres de conférences, qui ont pris la relève des anciens maîtres-assistants, mais qui, à la différence de ceux-ci, doivent obligatoirement être docteurs, et les professeurs, qui doivent posséder une HDR (ou une ancienne thèse d’État) et qui ne sont plus différenciés que par leur répartition en trois classes de traitement. Pour postuler à un poste les uns et les autres doivent avoir obtenu, après la soutenance de leur thèse ou de leur HDR, la qualification, décernée par une instance nationale le Conseil national des universités (CNU), aux fonctions de maître de conférences et de professeur.

Ce rappel, qui a laissé de côté plusieurs péripéties accompagnant les modifications en cause, permet de mettre l’accent sur le fait que la thèse - à partir d’ici ce terme désignera exclusivement le diplôme mis en place en 1984 - est normalement préparée et soutenue par des chercheurs jeunes (autour de la trentaine) ; insérés dans une formation doctorale qui les encadre, ces doctorants (terme récent, qui ne figure pas dans la version électronique du Trésor de la langue française) sont souvent dans l’obligation de devoir travailler vite et bien pour produire un ouvrage original qui décidera largement de leur carrière – surtout si elle est universitaire. Cela n’est pas sans conséquences sur leurs relations avec leur directeur de thèse.

Le doctorant, le sujet de thèse, le directeur

Ce qui fait le lien initial entre le doctorant et son directeur est bien évidemment le sujet de la future thèse. Le premier a déjà eu un contact avec la recherche dans ses deux années de master ; la structure actuelle des études supérieures prévoit une suite des trois grandes étapes : licence, master, doctorat (en abrégé « LMD »), étalées sur une durée théorique de huit ans ; dans ce schéma récemment mis en place, les deux années de master, M1 et M2, prennent la place de ce qui constituait autrefois la maîtrise et le Diplôme d’études approfondies (DEA) ; l’étudiant qui envisage de préparer une thèse a donc pu se faire une idée de ce que représente la recherche en littérature comparée dès le master 2, voire le master 1, et estimer avoir suffisamment d’informations pour demander à celui qui l’a guidé dans ses débuts de chercheur d’être son directeur de thèse. Mais si ces années M1 et M2 sont importantes, beaucoup de pistes restent ouvertes.

Parmi les choix initiaux qu’implique la décision de « faire une thèse » il y a souvent celui-ci : partir d’un projet, plus ou moins défini, et se demander quel universitaire est le mieux à même de jouer un rôle de guide ; une autre possibilité, en cas de manque de projet précis, est d’aller trouver un professeur dont les qualités de chercheur sont reconnues pour examiner avec lui la possibilité de définir un sujet. De façon plus simple : dans un cas, l’idée de la thèse est première, dans l’autre, c’est le directeur. Un point paraît cependant essentiel : la liberté, tant du futur doctorant que celle du futur directeur. Cette liberté est en fait responsabilité. La décision d’inscrire un sujet de thèse engage pour un temps assez long (en général au moins 4 ans, dans les disciplines littéraires), et un candidat à une thèse ne doit pas hésiter à rencontrer plusieurs directeurs possibles avant de s’engager avec l’un d’entre eux ; de telles rencontres permettent de faire le point, des deux côtés : outre de possibles incompatibilités de caractère (dont il ne faut pas sous-estimer la portée), les discussions sur le domaine de recherche envisagé, sur ses difficultés, sur les modifications à apporter à telle idée qui semblait porteuse d’avenir, etc. sont un élément capital du binôme doctorant/directeur qui va se constituer.

La responsabilité du directeur pressenti est, dès ce stade, capitale. Il lui faut savoir apprécier l’intérêt et la nouveauté de la recherche envisagée, aider le doctorant à la formuler de façon plus précise et plus claire (une fois qu’un titre, même provisoire, est retenu, il n’est pas facile de le remettre fondamentalement en cause), évaluer son aptitude à traiter le sujet qu’il désire traiter, peser, si possible, les conditions matérielles de la recherche, et, bien sûr, s’interroger soi-même sur ses propres compétences : un directeur de thèse doit être utile au doctorant ! Vérité d’évidence, certes, qui a pour conséquence que l’orientation vers un autre collègue, jugé plus compétent ou plus disponible, fait partie des options qu’un directeur pressenti doit avoir en tête.

Cette vérité d’évidence se heurte parfois à une difficulté réelle : la tendance, encore bien ancrée, à la concentration de la recherche littéraire (c’est le cas en littérature comparée) sur quelques universités parisiennes. Cette tendance n’est d’ailleurs pas du seul fait des universitaires parisiens : beaucoup de futurs doctorants tiennent à garder, ou à établir, un contact étroit avec des universitaires parisiens… Or tous les spécialistes compétents ne se trouvent pas à Paris, et les moyens modernes - rapidité des déplacements, consultation de documents en ligne, échanges par courriels - facilitent, de façon considérable, le travail à distance, sans qu’il faille non plus négliger les possibilités offertes depuis longtemps par les bibliothèques universitaires ou municipales, et le prêt interbibliothèque : tout ne se trouve pas non plus à la BnF ; il ne faut pas sous-estimer, encore moins ignorer ou mépriser les ressources des bibliothèques et des institutions de « province » ; encore faut-il prendre la peine de s’informer.

La publication en 1983, par la Société française de littérature générale et comparée, d’un volume collectif La Recherche en littérature générale et comparée en France, dont Daniel-H Pageaux avait été l’initiateur et le maître d’œuvre, montrait la variété, et la richesse, des directions d’études alors possibles. La mise en chantier d’un volume nouveau, dont la parution est prévue en 2007, permettra d’ailleurs de faire une nouvelle mise au point sur les multiples possibilités offertes sur l’ensemble du territoire français.

Définir un sujet de thèse implique donc une double responsabilité : celle du doctorant, qui doit mesurer ses forces et rechercher un directeur qu’il jugera fiable, celle du directeur, qui doit se sentir apte à guider chaque doctorant dont il aura accepté de diriger le travail, et savoir, le cas échéant, refuser de diriger un travail dont il estime ne pouvoir assurer la conduite.

Du master au doctorat

Les premiers contacts avec la recherche et le projet d’engager une thèse se font normalement, on l’a vu, lors des années de master ; mais dès les premières années d’université l’étudiant a, tout aussi normalement, été mis en contact avec des ouvrages et des revues qui sont des exemples de ce qu’est la recherche, tant dans ses principales règles, intellectuelles et déontologiques, que dans sa présentation. En tout cas la rédaction du mémoire de master, surtout de master 2, est l’occasion, pour le futur thésard, de percevoir comment il peut, lui-même, contribuer à la recherche en littérature.

Le master est aussi l’occasion, pour le directeur de la recherche, d’initier le plus précisément possible l’aspirant thésard aux règles d’un travail scientifique. Certes, la formation doctorale donne, par des cours ou des séminaires, des informations ; mais la rédaction et la présentation d’un mémoire original sont l’occasion concrète d’affronter et de résoudre les difficultés.

Il ne saurait être question ici de signaler le détail de tout ce sur quoi l’attention du chercheur débutant doit être attirée. Il peut s’agir de mises au point déontologiques (toujours citer et identifier ses sources, ne jamais croire quelqu’un sur parole – y compris le directeur de thèse – mais toujours vérifier, …), d’informations sur les outils, en particulier les bibliographies courantes pour différentes littératures ainsi que les multiples ressources d’Internet (ouvrages numérisés de Gallica, corpus de la base textuelle Frantext, catalogue des bibliothèques universitaires et des grands établissements [SUDOC], …), sans oublier la consultation préalable du Fichier central des thèses (françaises) – également sur Internet, ou même le rappel de précautions élémentaires liées à l’emploi de l’informatique (sauvegarde régulière de ses documents…).

L’existence d’Internet rend d’ailleurs encore plus nécessaire l’acquisition d’un « savoir de base » qui permet de s’orienter dans la jungle des informations fournies par des sites dont la consultation n’est vraiment fructueuse que si, en amont, une maîtrise des problèmes à aborder est déjà en place ; ainsi la consultation d’une encyclopédie en ligne comme wikipédia doit s’entourer de précautions : des vérifications et des recoupements sont indispensables.

Les années de master permettent une initiation pratique à la recherche personnelle, mais la préparation d’une thèse représente une mutation, qualitative et quantitative. Les universités offrent en effet des parcours différents, reposant sur des conceptions différentes du mémoire de M2 : celui-ci peut être autonome par rapport à celui de M1 (quand il existe), ou former l’aboutissement de celui ébauché en M1, ou encore constituer aussi le début d’une thèse. Le jeune chercheur a déjà discuté, pendant les années de master, avec son ou ses directeurs de mémoire (par exemple, titulaire d’un M1, il peut s’inscrire en M2 dans un autre établissement), et il a pu envisager assez tôt une cohérence dans le développement de sa future recherche ; mais il peut aussi, pour différentes raisons (voir le point suivant « À propos des sujets de thèse comparatistes »), s’orienter vers d’autres voies que celles expérimentées pendant ces années.

Il n’y a pas, en master 2, de modèle unique de mémoire. Ce peut être un « produit fini », c’est-à-dire un travail traitant dans son ensemble une question précise ; ce peut être également un produit « en devenir », c’est-à-dire un dossier constituant le début de la future thèse. Cette alternative (qui peut être nuancée) dépend des règles en vigueur dans l’établissement, de l’avis du directeur de mémoire, du sujet abordé - et des perspectives de l’étudiant. Le système antérieur à l’instauration du « LMD » prévoyait, pour sanctionner la première année du doctorat, la soutenance d’un diplôme d’études approfondies (DEA). Le mémoire à rédiger pour ce diplôme était nettement conçu comme le premier stade de la préparation d’une thèse ; en tenant compte de différences de détail propres à chaque université, il comprenait très souvent les rubriques suivantes : a) une courte réflexion sur le projet de recherche (intérêt, difficultés à prévoir) ; b) une esquisse de plan de la future thèse, forcément sujet à des remises en cause ultérieures ; c) une partie rédigée (qui n’est pas nécessairement le premier chapitre, encore moins l’introduction) ; d) une bibliographie (commentée ou non). Cette bibliographie était un élément important, tant pour le futur thésard que pour les membres du jury amenés à évaluer le mémoire ; elle constitue en effet l’amorce de ce qui fonde, explicitement ou implicitement, le point de départ d’une thèse : un état des recherches sur la question ; elle est l’occasion, pour l’auteur du mémoire, de signaler ce qu’il connaît, ce qu’il a lu, ce qu’il compte lire : les commentaires qui pouvaient accompagner une telle bibliographie pouvaient mentionner brièvement, par exemple, l’intérêt de tel ou tel travail (mais aussi, s’il le faut, son peu de pertinence pour le sujet envisagé : « en dépit de son titre, ce travail ne concerne pas … »), ou simplement le fait que l’ouvrage cité n’avait pas encore été dépouillé. Cette bibliographie permettait aussi au directeur du mémoire et aux autres membres du jury de proposer des compléments en suggérant d’autres titres (« avez-vous pensé à … ?, « connaissez-vous …? »). La disparition de ce diplôme n’interdit pas que, dans le cas d’un mémoire de M2 ouvertement préparatoire à un doctorat, une structure de ce type ne soit reprise. Dans un tel cas, la constitution d’un jury d’au moins deux personnes (le directeur du mémoire et un autre universitaire) permet des discussions presque toujours fructueuses. Quelle que soit la compétence d’un directeur, un regard autre sur le travail entrepris est souhaitable, et le futur doctorant ne peut qu’en tirer bénéfice, ne serait-ce qu’en écoutant ce qu’un lecteur qui n’a pas suivi le détail de son parcours peut comprendre du travail présenté. De la discussion peut naître une modification du projet initial – il peut être resserré, élargi, voire reformulé ou même transformé. De nouvelles interrogations, des suggestions peuvent alors surgir : le doctorant n’aura guère, par la suite, d’occasion institutionnelle d’entendre une autre voix que celle de son directeur – mais il pourra, bien sûr, voire devra se procurer d’autres possibilités, en participant à des séminaires ou à des colloques, en proposant des articles à des revues.

À propos des sujets de thèse comparatistes

Il n’existe pas de parcours fléché pour choisir un sujet de thèse : il peut s’imposer d’emblée comme il peut n’être formulé (et conceptualisé) qu’au bout de plusieurs périodes d’errance et de doute ; de plus ce choix interfère nécessairement, on l’a vu, avec le double accord du directeur et du doctorant, qui s’acceptent l’un l’autre.

La littérature comparée est une discipline dont une des caractéristiques est d’ouvrir sur un nombre considérable de types de recherches, tout en ne proposant qu’un nombre assez restreint (autour de quatre-vingts environ dans les universités françaises en 2007) de directeurs institutionnels possibles, professeurs des universités et maîtres de conférences habilités à diriger des recherches. Il importe en tout cas de savoir que c’est la discipline de référence du directeur, non le type de sujet de la thèse, qui détermine normalement la discipline dans laquelle la thèse sera classée jusqu’à sa soutenance incluse. Pour prendre un exemple, un sujet comme « la réception de l’écrivain français X dans tel pays étranger Y » sera considéré comme comparatiste si le directeur est lui-même comparatiste, et comme de germanistique (au cas où le « pays Y » serait de langue allemande) si le directeur est germaniste. Cette situation, liée au fait que les doctorants sont intégrés dans des formations doctorales particulières, n’empêche pas toutefois que, la thèse soutenue, son titulaire puisse être qualifié aux fonctions de maître de conférences dans la section qui correspond le mieux à l’orientation du travail. Il est en tout cas tout à fait souhaitable de bien s’informer sur la formation doctorale dans laquelle l’inscription en thèse est prise.

Tout directeur de recherche comparatiste possède une ou plusieurs spécialités, aucun n’est compétent en tout. Les livrets présentant les formations doctorales précisent d’ailleurs les domaines particuliers des directeurs comparatistes, lesquels croisent le plus souvent des renseignements sur les types de recherches (imagologie, mythocritique, poétique, réception, narratologie, études théâtrales, littérature et image, …), les langues étrangères ou anciennes connues, les époques étudiées (Renaissance, Romantisme, …). L’ensemble des formations comparatistes françaises ainsi définies permet sans doute de quadriller des espaces de recherches déjà assez vastes, il n’empêche qu’elles ne peuvent répondre à toutes les idées de thèses possibles, d’autant qu’une thèse se définit d’abord par la nouveauté de ses apports.

Si on tente de dégager quelques critères prioritaires, le premier d’entre eux est constitué par les acquis et les compétences du candidat à mener à bien une thèse. Une question particulièrement sensible dans les études comparatistes est la connaissance des langues étrangères ou anciennes : le recours aux textes originaux est une exigence au niveau où se situe le doctorat, et la connaissance au moins passive de grandes langues essentielles pour les études littéraires est souhaitable pour certains sujets. La question se pose en termes inverses lorsqu’il s’agit de doctorants dont le français est une langue acquise : une vérification de l’aptitude à s’exprimer, oralement et par écrit, en français, est facile à faire. Mais ceux qui souhaitent travailler sur des corpus comprenant des œuvres écrites dans des langues de faible diffusion – les comparatistes n’en sont plus à porter leurs regards uniquement vers quelques « grandes » langues occidentales – posent à leur tour un problème aux directeurs comparatistes potentiels qui ne possèdent pas la connaissance de ces langues de faible diffusion.

Sans prétendre résoudre ici ce genre de problème, on peut songer à deux types de réponses, qui peuvent s’étayer l’une l’autre. La première est de mettre en place une co-direction : un comparatiste et un spécialiste d’une langue « rare » ; le croisement de deux compétences est enrichissant, même si le doctorant peut parfois éprouver quelque difficulté à concilier des exigences qui partent de points de vue différents ; mais il va de soi que les co-directeurs ont tout intérêt à s’informer mutuellement de leurs perspectives et de leurs exigences. Ce genre de co-direction n’est d’ailleurs pas limité aux langues « rares » : rien n’exclut une collaboration étroite entre un comparatiste et un spécialiste de littérature – ou de langue – française pour un sujet portant sur un problème ou une époque pour lequel le comparatiste estime avoir besoin d’une compétence qu’il ne possède pas. La seconde possibilité serait d’utiliser la notion de contexte et d’en explorer les potentialités. C’est une notion certes assez floue, encore peu développée, semble-t-il, qui, dans une première approche, définit un champ d’études placé entre celui d’influence – très critiqué au cours des dernières décennies – et celui de réception – en faveur depuis les années 70 mais qui doit se garder de dérives sociologisantes. Si un des buts des recherches comparatistes est de faire connaître d’autres littératures, en particulier celles qui n’ont pas le support d’une langue de grande diffusion, il vaut la peine de les replacer dans un contexte plus large – historique, générique, thématique : à titre d’exemples : le roman réaliste slovène dans le contexte européen de la fin du XIXe siècle, le Kalevipoeg et l’épopée européenne au XIXe siècle. Ce genre de travail est l’occasion de mettre en œuvre des procédures comparatistes en confrontant des œuvres issues de ces littératures à un corpus de textes déjà bien connus : cet ensemble est alors lui-même enrichi par ces perspectives nouvelles ; il est d’ailleurs évident que le « contexte européen » n’est pas le seul à devoir être pris en compte, et que bien d’autres possibilités existent pour mettre en valeur des littératures écrites dans des langues « non universelles ».

Un deuxième grand critère à évoquer lors du choix d’un sujet est celui des conditions matérielles, autant qu’intellectuelles, dans lesquelles le doctorant va se trouver placé. Entrent en jeu ici les possibilités réelles d’accès à la documentation qui sera indispensable pour la thèse : est-elle à proximité (bibliothèques), facilement accessible sur un site d’Internet, offrant matière à des vérifications rapides et fiables ? Faut-il envisager des déplacements hors de France (dépouillement de revues) ? Le doctorant a-t-il des supports financiers lui permettant de mener à bien ses travaux ? Autant de questions, parfois personnelles, qui peuvent faire l’objet d’une discussion, et que le doctorant a sans doute intérêt à ne pas négliger, tandis que le directeur doit tenter d’allier discrétion et lucidité …

Le directeur a, par ailleurs, à débattre avec lui-même, en fonction de ses propres connaissances de chercheur confirmé, sur un troisième critère : celui de la richesse potentielle du sujet débattu, des possibilités de nouveauté et de renouvellement qu’il recèle. Plusieurs considérations sont en effet ici en compte. Une thèse doit nécessairement apporter du neuf ; il convient donc d’être attentif à la nouveauté du sujet et/ou des modalités de son traitement. Le directeur sollicité est normalement bien placé pour connaître les travaux déjà faits, ainsi que ceux qui sont en cours. Il ne faut toutefois pas méconnaître que le nombre des travaux effectués ou en passe de l’être dans le domaine des études littéraires est considérable, d’autant qu’il ne faut pas se limiter aux seuls travaux français, notamment dans les études de littérature comparée. Un directeur de recherche sait mettre en garde contre des sujets trop rebattus, ou, inversement, trop « pointus » ; il lui revient aussi d’inciter le futur doctorant à vérifier si son sujet est réellement neuf ou s’il ne recoupe pas l’objet d’une thèse déjà déposée. Un certain nombre de thèses françaises, même soutenues avec la meilleure mention (« très honorable avec félicitations », obligatoirement obtenue à l’unanimité des membres du jury), restent inédites en librairie et ne sont accessibles que dans des bibliothèques universitaires, parfois en microfiches. Il a été question plus haut des ressources d’Internet : il est aisé de consulter les sites qui donnent accès aux thèses soutenues et éventuellement reproduites ; le site du Fichier central des thèses permet aussi de vérifier si le sujet qu’on a déposé a bien été enregistré !

Dans la plupart des cas, un sujet de thèse est la résultante des désirs du candidat, des suggestions du directeur, des informations concernant la nouveauté de ce sujet. Mais il peut aussi s’insérer dans un plan de recherche plus vaste, avec des finalités à moyen ou à long terme qui vont au-delà d’une thèse. Dans des disciplines comme l’histoire, par exemple, des dépouillements systématiques de séries d’archives, organisés par tranches de cotes, ont facilité la constitution ultérieure de synthèses, où doit bien évidemment être marquée la part prise par les docteurs et doctorants qui ont apporté leur contribution. De telles organisations sont plus difficiles à réaliser dans les domaines de la littérature, dans la mesure où le quantitatif est dans une relation de subordination (relative ?) par rapport au qualitatif. Il n’empêche, pour donner un aperçu, qu’un projet comme une « Histoire des traductions en langue française » peut inciter à proposer des sujets jusqu’ici peu étudiés, comme, par exemple, la traduction et le mode de diffusion de textes scientifiques rédigés au départ dans des langues autres que le français. L’insertion dans une équipe de recherche prend alors un sens plus concret que celui auquel sont généralement habitués les chercheurs en littérature.

Il peut aussi arriver qu’un doctorant soumette un sujet de recherche non seulement nouveau, mais original, voire étrange ou même farfelu … Pourquoi pas ? Bien des domaines de recherche ont été ouverts par des pionniers qui n’avaient d’abord recueilli qu’indifférence ou même sarcasme. Étant donné que la littérature comparée rassemble des esprits curieux et aventureux, il est tout à fait souhaitable que des sujets qui semblent « en marge » soient traités. Encore faut-il que le directeur et le doctorant essaient d’être le plus au clair possible sur les risques que peut encourir, dans l’Université française, un esprit (vraiment) original…

Le doctorant et le directeur constituent un binôme dans lequel chaque élément a sa part de responsabilité, particulièrement importante dans la définition d’un sujet. Un souci de réglementation, mais aussi de rappel de règles déontologiques, a donné naissance à une « charte des thèses » qui doit être signée par le doctorant, son directeur de thèse, le directeur de l’École doctorale et le responsable de l’unité ou de l’équipe d’accueil. À côté de ce genre texte souvent mal connu, ne faudrait-il pas parler surtout d’entente réciproque entre deux personnalités, de statut inégal, certes, possédant des connaissances différentes, mais désireuses d’apporter une contribution originale dans le champ d’investigation choisi ?

La préparation de la thèse

Déposer un sujet de thèse est un acte réfléchi, qui engage largement l’avenir. Le dépôt du sujet est normalement soumis à l’approbation du Conseil scientifique de l’établissement : parallèlement à l’avis du directeur de la future thèse, le candidat est invité à expliquer, dans un « projet de thèse » plus ou moins étendu (autour de quatre pages), les raisons qui l’ont conduit à son choix et les orientations des recherches qu’il compte mener. Ce document doit évidemment être soigneusement préparé, de façon à emporter la conviction de ceux qui ont à se prononcer sur lui, mais il n’est pas non plus contraignant en tous ses points : l’évolution des recherches apportera certainement des inflexions. Ce projet de thèse n’est donc aucunement à fétichiser, et il est souvent instructif, lorsque la thèse est sur le point d’être achevée, de s’y reporter pour mesurer la progression et les réorientations des recherches ; de ce point de vue, c’est un document qui vaut la peine d’être archivé, aussi bien par le doctorant que par son directeur. On notera que seul le titre de la thèse est transmis au Fichier central des thèses en préparation et enregistré par cet organisme.

Une fois le sujet retenu et déposé, une fois mis en place, même de façon encore approximative, les grands instruments de travail, une fois déterminées les principales directions dans lesquelles les recherches doivent s’orienter, l’entreprise démarre vraiment.

Les échanges intellectuels entre le doctorant et son directeur sont au centre de cette période, et il ne saurait exister ici de modèle unique, ni même privilégié. De la part du premier : apport d’informations, orales et écrites, sur les avancées de son travail, mais aussi questions ; de la part du second : avis et suggestions sur ces apports, mise en contact avec des chercheurs pouvant être utiles, informations sur des colloques ou des rencontres programmés (dont le doctorant peut n’être pas averti). Dans ce domaine, il vaut mieux une information redondante qu’une lacune. L’insertion concrète dans une équipe de recherche facilite évidemment la circulation des informations ; de même, et sans doute davantage encore, un « séminaire de doctorants », réunissant, idéalement, tous les doctorants d’un même directeur rend de grands services à ceux-ci qui, à tour de rôle et éventuellement à plusieurs reprises, viennent expliquer, devant un auditoire qui ne connaît pas les tenants et aboutissants de chaque sujet, pourquoi et comment ils sont en train de le traiter ; l’expérience tend à prouver que les questions et les difficultés soulevées par les autres doctorants, plus encore que les remarques du directeur, sont stimulantes et sources de progrès dans la réflexion. Dans de tels séminaires les questions les plus simples, voire les plus banales ou, inversement, les plus éloignées du sujet de la thèse sont parfois celles qui donnent le plus à penser. La conclusion est, à nouveau, qu’il ne faut jamais hésiter, dans cette phase de préparation, à soulever des problèmes, de même que le directeur a tout intérêt à rappeler des informations, même s’il les croit pourtant connues de tous.

Au cours de sa préparation le doctorant est amené à fournir des « pages » de son travail, que le directeur lit, commente, critique, tant du point de vue du contenu que de la présentation. Les développements de l’informatique ont transformé les conditions de rédaction et de correction d’un texte ; il reste que la lecture d’un texte sur écran, même avec des soulignements en rouge, vert ou bleu, ne permet pas toujours de percevoir des problèmes de détail (d’orthographe, par exemple) et encore moins de prendre une vue d’ensemble d’une partie cohérente du travail en cours. Il est en tout cas souhaitable que le doctorant se mette d’accord avec son directeur sur le mode de transmission de ces pages : tirage papier ou pièce jointe à un courriel (sans oublier de numéroter les pages !) ? Les pratiques sont en cours d’évolution dans ce domaine, et les modalités de présentation d’un travail sont désormais des points à régler de la façon la plus claire possible.

Chaque directeur a sa façon personnelle de prêter attention aux pages qui lui sont remises et de faire des remarques qui touchent tantôt au plan de la thèse (l’accord définitif sur un plan est en général le signe que le travail ira bien jusqu’au bout) et à des considérations sur la progression du raisonnement, tantôt à des observations sur l’orthographe ou la ponctuation. Il ne peut tout rectifier, encore moins récrire, ne serait-ce qu’en raison des incertitudes qu’il peut lui-même éprouver, mais aussi parce que le doctorant a à exercer toutes ses compétences : par exemple, s’agissant des traductions qu’il peut être amené à réaliser, il ne doit pas considérer son directeur comme un correcteur de tous les passages qu’il a traduits (bien qu’à l’occasion le directeur, par des sondages, ait pu attirer son attention sur certaines imprécisions).

Une attention particulière est à apporter aux problèmes de mise en forme de la thèse ; des « guides de présentation d’une thèse » édités par le Ministère de l’Éducation nationale sont disponibles auprès des services compétents des universités (en général les secrétariats des Écoles doctorales) : ils concernent le corps des caractères, l’interlignage, la place des notes, le rôle de la quatrième de couverture, etc. et suggèrent aussi (à titre indicatif, non normatif) des repères pour la présentation de la bibliographie. Il est évidemment indispensable de prendre connaissance de tels documents, de façon, le cas échéant, à en adapter les prescriptions aux règles et aux traditions de la discipline concernée ; par exemple, puisque toute thèse de littérature comparée cite des œuvres dans leur version originale et en traduction française : où placer le texte original : dans le corps du texte, ou en note ? La réponse peut varier en fonction du nombre de langues différentes citées.

Les échanges intellectuels entre doctorant et directeur, qui sont évidemment au centre de la préparation, ne doivent pas négliger un autre domaine : celui des conditions matérielles de la recherche, voire de son financement. Il est exceptionnel, dans les études littéraires, de pouvoir financer une thèse par contrat avec un organisme extra-universitaire ; c’est pourquoi, les doctorants qui ne bénéficient pas de ressources propres (par exemple comme professeurs du 1er ou du 2nd degré) ont intérêt à s’informer des possibilités – rares, il est vrai – offertes par des allocations de recherche, des bourses, des emplois d’attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER). Les directeurs de recherche, de même que les directeurs de formation doctorale, peuvent fournir des renseignements sur ces différentes possibilités. Un directeur de recherche est un partenaire intellectuel, c’est aussi quelqu’un qui connaît l’institution universitaire et ses ressources ; le doctorant, de son côté, doit chercher à s’informer et à prendre des initiatives dans ce domaine.

Il arrive qu’une situation quelquefois délicate se rencontre : celle du changement de directeur de thèse, pour quelque raison que ce soit. Une fois obtenus –parfois avec diplomatie – les accords écrits de l’ancien directeur et du nouveau, il faut remplir un formulaire dit « de modification » (pour le fichier central des thèses) ; en cas de changement d’établissement, celui-ci examine alors ce qui est considéré comme une nouvelle demande d’admission en thèse. Les cas de changements « forcés » (décès ou départ définitif du directeur) ne suscitent pas, en général, de difficulté.

À l’approche de la soutenance

La durée officiellement prévue pour mener à bien la rédaction d’une thèse est de trois ans ; en fait, dans les disciplines littéraires, cette durée est souvent plus longue : quatre, cinq ans, parfois même davantage. Les contrôles exercés par les services du doctorat des universités ne manquent pas de rappeler les délais à respecter et de prévoir des dérogations : le doctorant doit garder en mémoire les dates et les procédures à respecter (réinscription annuelle, par exemple) et essayer d’organiser en conséquence le rythme de son travail.

Il arrive un moment où ce rythme est défini par un compte à rebours précis, en remontant en amont du moment où le produit fini – la thèse – est presque prêt à être présenté en vue d’une soutenance.

Plusieurs précautions s’imposent au directeur et au doctorant au moment où le travail est considéré comme achevé. Le directeur aura la responsabilité de donner, le premier, son avis sur la thèse, et devra signer un formulaire où il déclare « donner un avis favorable à la soutenance de M[…] » en indiquant le « titre définitif de la thèse » : c’est dire qu’il se prononce sur un travail terminé, complet. La gestion du temps est, à ce moment, particulièrement délicate, et doit se faire en fonction de la date présumée de soutenance. Bien informé des procédures de dépôt des thèses en vigueur dans son établissement, ainsi que, dans le cas d’un doctorant postulant à une carrière universitaire, des dates limites de recevabilité des dossiers imposées par les règles de candidatures (annuelles) de qualification auprès du Conseil national des universités (dates actuellement fixées à quelques semaines avant la fin de l’année civile) – ce qui peut entraîner le dépôt d’une demande de qualification avant la soutenance, le directeur part de la date vraisemblable de celle-ci pour prévoir, en remontant progressivement en amont :

- un certain délai (de l’ordre de trois semaines) entre la réception des rapports d’admission à soutenance (obligatoirement rédigés par des rapporteurs extérieurs à l’université où la thèse est soutenue) et la décision du chef d’établissement (dans une université : le président), d’une part, et la soutenance elle-même, d’autre part ;
- auparavant : un délai du même ordre entre la réception de la thèse par les rapporteurs et l’envoi de leur rapports ;
- auparavant encore : la transmission, au directeur de l’École doctorale, des propositions sur la désignation des rapporteurs et des membres du jury, faites par le directeur de recherche ;
- au préalable enfin, le dépôt et l’enregistrement des exemplaires de la thèse elle-même auprès du service du doctorat.

L’ensemble des opérations, compte tenu de retards ou de difficultés (disponibilité des membres du jury, recherche d’un lieu de soutenance, …) peut être estimé à deux mois… Le calendrier est donc serré, surtout pour les nombreuses soutenances prévues pendant le dernier trimestre de l’année civile.

De ce calendrier découlent des contraintes et des complications qui peuvent conduire à anticiper – officieusement – sur certaines opérations ; mais il faut être conscient que la décision officielle de soutenance n’est prise, par le chef d’établissement, qu’après l’avis du directeur de l’École doctorale au vu des deux rapports extérieurs, qui ont donc eu à confirmer, ou à infirmer, l’avis initial du directeur de recherche.

Celui-ci, qui a été au point de départ de la procédure de soutenance, doit bien évidemment être convaincu que la thèse peut être soutenue, et il peut d’ailleurs avoir besoin de quelques jours ou semaines pour relire l’ensemble d’un travail dont il a pris connaissance par fragments successifs pendant le temps de préparation. Il doit aussi s’assurer que le travail est bien prêt, au sens matériel du terme, à être déposé auprès du service compétent et envoyé aux membres du jury. Un doctorant ne saurait négliger les embarras que suscitent, au dernier moment, la confection d’un index, la reprographie et la reliure, sans oublier les possibles tracas liés aux « bugs » d’un ordinateur ou d’une imprimante… Le directeur a donc tout intérêt à vérifier que le travail est bien prêt avant de mettre en place un calendrier précis ; le doctorant, par voie de conséquence, doit bien maîtriser toute la confection matérielle des exemplaires de sa thèse (prévoir un nombre suffisant pour le jury, pour la bibliothèque universitaire, pour lui-même, pour le dossier de qualification, plus peut-être quelques exemplaires « au cas où ») de façon à ne pas se trouver en mauvaise posture au moment précis où il faut suivre les procédures officielles. On ajoutera qu’il n’est pas inutile que le doctorant ait fait relire par une tierce personne son travail juste avant la confection matérielle des exemplaires, simplement afin d’éliminer quelques scories orthographiques ou typographiques, non sans prêter attention au fait que l’adjonction, ou la suppression, d’un signe (ou d’un blanc) peut entraîner des différences dans la pagination (et donc dans les références) ! Cette relecture n’est pas réservée aux doctorants dont le français n’est pas la langue maternelle… Si d’ailleurs une ultime relecture, entre l’envoi de la thèse aux membres du jury et le moment de la soutenance, fait apparaître quelques fautes, typographiques ou autres (erreur de référence, oubli ou erreur dans une traduction, …), il est indispensable d’envoyer une liste d’errata avant la soutenance.

L’approche de la soutenance est l’occasion d’échanges fréquents entre le doctorant – qui a souvent des inquiétudes, voire des paniques, en général injustifiées – et le directeur ; le courrier électronique, de ce point de vue, est un progrès, car il permet de régler assez vite des points de détail sans passer nécessairement par le téléphone.

La constitution du jury

Il revient au directeur de recherche, on l’a vu, de proposer les membres du jury au directeur de l’École doctorale, qui, dans la quasi-totalité des cas, accepte la proposition et la transmet au chef d’établissement, qui lui-même l’entérine. Ici encore la responsabilité du directeur de recherche est grande. Il applique les règles en vigueur sur la composition du jury (actuellement : article 19 de l’arrêté du 7 août 2006) : le jury doit comprendre entre trois et huit membres, et être composé au moins pour moitié de personnalités, françaises ou étrangères, extérieures à l’École doctorale et à l’établissement d’inscription du candidat. Il n’est plus obligatoire que le directeur de thèse fasse partie du jury, mais c’est une possibilité, et une tradition qui perdurera sans doute dans les disciplines littéraires. De nombreux cas de figures sont alors possibles ; l’un des plus fréquents, pour les thèses comparatistes, est un jury de quatre personnes, dont deux membres (dont le directeur de recherche) proviennent de l’université de soutenance, et les deux autres d’autres universités (en général, ce sont ceux qui ont été chargés des « pré-rapports », c’est-à-dire des rapports d’admission à soutenance) ; mais ce n’est aucunement une obligation, ni une tradition.

La mise en place d’un jury est une affaire délicate et se prépare à l’avance, lorsque le directeur est convaincu que la thèse est sur le point d’être vraiment achevée. Le point le plus important est évidemment la compétence du jury : dans l’univers restreint des spécialistes, il est souvent aisé d’estimer cette compétence à la lecture de sa composition, et le futur docteur a tout intérêt à ne pas souhaiter faire face à un jury de complaisance, qui lui assurerait sans doute son diplôme avec la meilleure mention, mais qui risque d’être un handicap lors des qualifications prononcées par l’instance nationale qu’est le Conseil national des universités. Le directeur est à même de connaître, ou de chercher, les jurés qu’il estime les plus compétents ; il n’est pas exclu que le doctorant puisse suggérer un nom, ou qu’il signale une difficulté grave avec tel autre auquel le directeur avait pensé : il vaut mieux, dans ce domaine, en discuter avant la soutenance, et d’ailleurs le directeur n’ignore pas qu’il y a de possibles jurés, compétents, certes, mais dont le comportement antérieur, lors de soutenances ou d’autres occasions, ne plaide guère en faveur d’une appréciation sereine de la thèse à juger.

Les jurys des thèses comparatistes se situent dans ce cadre général ; mais la présence d’œuvres étrangères incite, très fortement, à faire appel à des jurés issus des départements de langues et littératures étrangères et/ou classiques, ce qui a également l’intérêt d’ouvrir à d’autres disciplines : on peut estimer que la présence d’un représentant d’une autre discipline que celle dans laquelle la thèse est soutenue, mais voisine de cette discipline, est bénéfique par le regard différent qui est ainsi apporté, d’autant qu’un sujet de thèse ne confine pas obligatoirement le docteur dans une discipline pour le reste de sa vie et de sa carrière universitaire. Corrélativement un doctorant qui présente une thèse à sujet comparatiste, mais dirigée par un spécialiste de littérature étrangère, ou un philosophe, ou un historien de l’art, par exemple, peut avoir intérêt à ce que son jury comprenne au moins un comparatiste, s’il est attiré par une discipline qui est, d’elle-même, transversale.

Les membres du jury étant proposés par le directeur de thèse, il va de soi que c’est à lui qu’il revient d’entrer en contact avec eux pour solliciter leur accord et arrêter une date (à moins qu’il n’ait la chance de disposer d’un secrétariat susceptible de faire ce genre de démarche…).

Faut-il, avant de parler de la soutenance, évoquer le cas, douloureux et exceptionnel, d’un refus d’admission à soutenance ? Les pré-rappporteurs qui prennent une telle responsabilité se concertent généralement entre eux avant de rédiger des rapports négatifs, et ils en discutent aussi avec le directeur. Le candidat ne peut évidemment passer outre, et une chose paraît sûre : mieux vaut, pour lui, reprendre le travail et, en fonction des critiques (qui lui sont évidemment communiquées), essayer d’améliorer, en un an, ou plus, la thèse ainsi jugée insuffisante.

La soutenance

Toute soutenance comporte une part de rite. Le doctorant la prépare souvent avec et pour ses amis : il leur envoie une invitation, dès qu’il est informé de la date et du lieu (il connaît en général d’abord la composition du jury), il envisage un « pot de thèse » consécutif, en explorant, le plus tôt possible, les possibilités : sur le lieu même de la soutenance, ou dans une salle de café proche… Ces détails matériels sont parfois compliqués à régler, et demandent du temps. Mais ils ne doivent pas faire oublier que le plus important est la préparation de l’exposé initial, que le président du jury demande à celui qui est encore un candidat, de prononcer dès le début de la soutenance ; il s’agit, en un temps limité (de 20 à 30 minutes) de présenter son travail de façon vivante (sans donner l’impression de lire un texte) en suivant les trois grands axes qui sont, le plus souvent, rappelés par le président : pourquoi ce sujet ? quelles difficultés rencontrées et quelles méthodes utilisées pour les résoudre ? quels résultats ? L’habileté consiste à dire autrement, et de façon concise, ce qui a été la démarche du chercheur, en répondant, le cas échéant, aux critiques et aux remarques formulées dans les pré-rapports (qui sont communiqués au doctorant plusieurs jours avant la soutenance) et en glissant, éventuellement, quelques indications plus personnelles sur les conditions de travail. Si c’est possible, un entretien informel avec le directeur de thèse aura permis, au préalable, de dissiper certaines craintes ou de mettre l’accent sur telle ou telle difficulté.

Le directeur est généralement ensuite invité à prendre la parole pour présenter, à son tour, la thèse de son candidat. Il lui est alors loisible d’expliquer certains aspects de la démarche suivie, dont le candidat a pu lui-même faire état (par exemple les inflexions successives qu’elle a subies : c’est alors que la consultation du « projet de thèse » évoqué plus haut est utile), commenter son rôle en tant que directeur, signaler au besoin des interrogations ou des divergences sur tel ou tel point – le tout en assumant ses responsabilités : ainsi ce n’est pas à lui qu’il incomberait de s’étonner de l’absence d’une référence fondamentale dans la bibliographie – sauf si le candidat, dûment informé par lui, avait obstinément refusé d’en tenir compte ! Un directeur de thèse n’est pas un avocat, mais il ne saurait oublier qu’il a donné son accord à la soutenance de la thèse ; si, dans le cours de la soutenance, le candidat est accroché, par un membre du jury, sur une difficulté qui avait fait l’objet d’un choix sur lequel le directeur avait été consulté et avait donné son accord, il est normal que le directeur cautionne et explique la solution qui avait été retenue. Il reste bien entendu, toutefois, que l’auteur de la thèse est le responsable du travail.

Une soutenance de thèse est une épreuve, autant physique qu’intellectuelle : il faut donc, d’une certaine façon, s’y entraîner, et il est normal que le directeur aide à la préparer.

Après la soutenance

La soutenance est un couronnement, mais tout n’est pas tout à fait terminé. Pour le nouveau docteur qui envisage une carrière universitaire il importe d’avoir le plus rapidement possible, non seulement la « peau d’âne » qui le proclame docteur, mais aussi le rapport de soutenance, qui est une pièce essentielle du dossier de candidature à une qualification aux fonctions de maître de conférences. Il revient au président du jury – qui ne peut pas, statutairement, être le directeur de la thèse – d’établir ce rapport à partir de ses propres observations et de celles que lui ont communiquées les autres membres du jury (le rapport est signé par tous les membres du jury), puis de la transmettre au service du doctorat de l’établissement de soutenance qui, à son tour, en remettra une copie certifiée conforme au nouveau docteur.

Il n’est pas possible, ici, d’entrer dans le détail des questions soulevées par la constitution des dossiers de demande de qualification. Outre le respect strict du calendrier qui doit éviter tout risque de forclusion (rappelons que la demande, effectuée par voie électronique via le serveur antares, peut être effectuée avant la soutenance) et la réunion des pièces du dossier (chaque élément, dont la thèse elle-même, doit être prévu en deux exemplaires), il est indispensable d’avoir connaissance des exigences de la section du CNU auprès de laquelle le nouveau docteur postule. Le directeur de thèse a été, bien évidemment, une des principales sources d’information à ce sujet ; d’autre part, au cours même de la préparation de sa thèse, le doctorant a pu avoir intérêt à utiliser les informations que peut lui fournir l’association qui réunit la quasi-totalité des comparatistes français, la Société française de littérature générale et comparée (SFLGC). Cette association (loi de 1901) accueille en effet, en tant que membres actifs (moyennant cotisation), « les doctorants ayant déposé un sujet de thèse en littérature générale et comparée » (article 6 des statuts) ; cette disposition leur permet notamment d’avoir accès à la Feuille d’information trimestrielle (FIT) de la Société qui, outre des renseignements de type scientifique (annonce de colloques et de congrès, appels à contributions, comptes rendus de travaux, …), informe sur les décisions de la section « littératures comparées » du Conseil national des universités (10e section du groupe III du CNU) et sur les vacances de postes. Ainsi, en 2005, sur 145 candidats à la qualification aux fonctions de maître de conférences, 39 (soit 26,9 %) ont été qualifiés ; en 2006, on dénombre, sur 127 candidats, 41 qualifiés (soit 32,3 %), en 2007, sur 132 candidats, 38 qualifiés (soit 28,8 %). On notera que le nombre relativement peu élevé de qualifiés lors de chaque session annuelle provient de ce que beaucoup des dossiers non retenus ne sont pas comparatistes. Ces chiffres sont par ailleurs à mettre en relation avec le nombre de postes de maîtres de conférences ouverts à candidature : 7 à la rentrée 2006, 9 à la rentrée 2007.

La thèse est désormais soutenue sur exemplaires reprographiés, et le problème de son accessibilité à un plus vaste public se pose. Les bibliothèques universitaires assurent une diffusion auprès des spécialistes qui peuvent venir la consulter, mais la publication d’une thèse réussie permet d’être lu au-delà de ce cercle. Le déroulement de la soutenance aide à mieux voir les passages faibles, ou inutiles, et permet souvent de transformer la thèse en un essai, souvent plus concis, et pourvu d’un titre incitateur. Dans ce domaine aussi, l’ancien directeur de la thèse peut être un conseiller, comme il peut l’être dans la suite à donner, sur le plan universitaire, au travail accompli ; il ne saurait toutefois être dans l’obligation de « placer » à tout prix son ancien doctorant.

Le nouveau docteur a enfin tout intérêt à garder le contact avec l’établissement où il a préparé et soutenu sa thèse. De même qu’il a informé le service du doctorat de ses éventuels changements d’adresse pendant la période de préparation, il le tient au courant de l’évolution de sa situation professionnelle, au moins pendant les premières années qui suivent la soutenance : des enquêtes régulières sont lancées afin de permettre une approche du rôle rempli par l’obtention d’un doctorat.

Lors de la préparation de la thèse, des relations se sont créées, entre doctorant et directeur, qui, parfois, perdureront, sous forme de collaborations communes à des projets de recherche ou à d’autres activités intellectuelles, comme la constitution d’un dossier de HDR.

L’habilitation à diriger des recherches (HDR)

Être titulaire d’une HDR permet de devenir à son tour directeur de thèse. Le dossier à constituer pour l’obtenir se constitue peu à peu au cours d’une carrière de chercheur, sans que l’intervention d’un « directeur » soit indispensable. De ce fait on ne saurait parler, au sens strict du terme, de « direction de HDR » (un terme comme « tutorat » ou « parrainage » conviendrait mieux).

Il n’existe pas de fichier des HDR en cours, pour la raison qu’une inscription en HDR ne se fait qu’au dernier moment, c’est-à-dire au moment où le chercheur s’estime prêt à soumettre un dossier au Conseil scientifique d’une université qui décidera, ou non, d’accepter sa demande. Chaque établissement d’enseignement supérieur ayant établi ses propres critères, à l’intérieur d’un cadre général assez souple, il est alors souhaitable de solliciter les conseils d’un professeur de cet établissement pour faire le point sur la qualité du dossier, ainsi que sur sa conformité aux critères tant de l’établissement choisi que du Conseil national des universités (qui aura ensuite à se prononcer sur la qualification aux fonctions de professeur des universités) ; beaucoup d’établissements exigent d’ailleurs qu’un de leurs professeurs parraine obligatoirement une demande d’inscription en HDR avant toute délibération des instances réglementaires, en rédigeant un premier rapport expliquant pourquoi il accorde son soutien à cette demande.

Dans la pratique le chercheur qui souhaite obtenir une HDR contacte celui qu’il estime le plus compétent pour prendre en charge son dossier, quelque temps – une année, parfois davantage – avant le moment où il pense pouvoir s’inscrire. Étant donné que ce chercheur est désormais lui-même bien inséré dans les domaines où il travaille, il est tout à fait à même de solliciter, en connaissance de cause, tel ou tel professeur ou maître de conférences lui-même habilité à diriger des recherches ; il n’est évidemment pas obligatoire de se tourner à nouveau vers l’ancien directeur de thèse, d’autant que le champ de recherche a pu subir des inflexions.

Le rôle du « directeur » est d’aider l’habilitant (terme également inconnu – en tant que substantif - du TLF électronique) à mettre en ordre son dossier, non sans avoir au préalable expertisé la qualité des travaux réalisés ou en cours d’achèvement : dans ce cas comme dans celui de la thèse il vaut mieux retarder une demande d’inscription plutôt que présenter un dossier médiocre, et il doit être clair que personne n’est jamais obligé de parrainer une HDR. Ici encore la responsabilité du « directeur » est forte.

La constitution d’un dossier de HDR est une affaire lourde et souvent compliquée. Quels que soient les critères particuliers mis en place, parfois officieusement, par les établissements, ce dossier comprend trois grandes parties : a) un ensemble d’articles ou de parties d’ouvrages collectifs publiés ou en cours de publication ; b) au moins un ouvrage original (autre que la thèse) publié ou inédit : c) une « note de synthèse » dans laquelle le candidat à l’habilitation présente, de façon structurée, les grandes orientations de ses recherches en en dégageant l’originalité et les convergences.

Le directeur pressenti se prononce sur l’ouvrage, ou les ouvrages originaux, dans des conditions assez semblables à celles dans lesquelles il dirige une thèse (en particulier s’il a à émettre des avis sur des travaux en cours d’achèvement), mais il ne saurait oublier qu’il a affaire à un chercheur déjà confirmé, qui est, le plus souvent, un collègue. En ce qui concerne la constitution des articles en un dossier cohérent, ses avis concernent ce qu’on appellera leur lisibilité : ces articles et parties d’ouvrages ont été écrits pour être lus dans un contexte précis, et leur réunion fait problème ; chaque dossier de HDR constitue un cas particulier, sur lequel le directeur a un regard extérieur, qui inclut nécessairement la prise en compte de la présentation matérielle de ces articles et de la façon dont les membres du jury pourront s’y référer à partir de la Note de synthèse (NDS).

Celle-ci, de longueur variable, est en général l’élément le plus difficile à réaliser, et c’est sans doute sur ce point que les avis d’un directeur – mais aussi d’autres universitaires – sont le plus utiles. Il n’existe pas de modèle unique de la NDS, ce qui complique peut-être les choses, mais autorise également une grande liberté qui ne peut qu’être profitable dès lors qu’il s’agit de recherche, c’est-à-dire d’un domaine où rien n’est figé ou décidé à l’avance. La NDS est l’occasion de faire le point sur ses propres recherches, d’apprécier les trajets suivis, d’expliciter les objectifs poursuivis, de mettre en évidence ceux qu’on souhaite atteindre : un regard extérieur facilite la prise de conscience d’axes unificateurs. La Société française de littérature générale et comparée a organisé, en janvier 2001, une réunion sur les problèmes soulevés par la constitution d’un dossier de HDR, dont son bulletin, la Feuille d’information trimestrielle (FIT, mentionné plus haut) a rendu compte dans son numéro 21 (juin 2001, p. 2-7).

Une fois prise la décision de soumettre une demande d’inscription en HDR (il y a, en règle générale, deux sessions d’inscription par an), la procédure est semblable à celle suivie pour une soutenance de thèse, mais exige des délais parfois assez longs, car les contraintes d’organisation sont un peu plus fortes (le jury est plus étoffé).

 

Conclusion

La réforme des thèses opérée en 1984 a permis d’atteindre ce qui était un des ses objectifs : l’abaissement de l’âge des docteurs et des chercheurs habilités à diriger des recherches. La constitution d’écoles doctorales et l’insertion dans des équipes de recherche a de plus favorisé un travail moins solitaire, d’autant que le développement des ressources informatiques, dans le même temps, a rendu les échanges plus aisés. La mise en place du « LMD », qui facilite l’intégration dans les cursus universitaires européens, implique par ailleurs un rythme de travail assez rapide (la durée « officielle » prévue est de trois ans).

De ce fait, le rôle du directeur de thèse (celui du « directeur » de HDR étant autre, comme on l’a vu) s’est précisé. Il doit aider le doctorant à formuler un sujet neuf et précis que celui-ci doit traiter en un temps limité, ainsi qu’à s’orienter et à choisir dans une foule d’informations disponibles un peu partout, l’aider aussi à prendre en compte les délais à respecter (quatre ou cinq ans peuvent paraître, suivant le point de vue, une durée brève ou longue…), tout en veillant à la qualité scientifique du travail en cours. Ces tâches sont souvent lourdes, et ne sont ni comptabilisées, ni, sans doute, comptabilisables, dans les « obligations de service » : il n’est pas possible d’estimer le temps qu’un directeur doit consacrer à un doctorant, mais la direction de thèses fait partie de ses missions.

Être disponible et savoir conseiller, pour l’un, être attentif et savoir prendre des décisions, pour l’autre : les conditions d’élaboration d’une thèse permettent d’établir des relations intellectuelles fortes entre le directeur et le doctorant ; elles sont souvent au point de départ de collaborations ultérieures. Rédiger une thèse est une aventure personnelle ; l’accompagnement qu’assure le directeur contribue à insérer le doctorant dans la communauté des chercheurs.